COWBOY

Narcissus Magazine Cowboy Eric Lanuit 1
Narcissus Magazine Cowboy Eric Lanuit 1
Photo © Eric Lanuit

Tout le monde sait que le mythe du cow-boy a surtout été développé par la société américaine pour confisquer les terres des Indiens et les parquer, jusqu’à ce que mort s’ensuive. Le cow-boy est donc avant tout un symbole colonial, celui de la nouvelle frontière américaine car le cheval n’est pas seulement le meilleur ami de l’homme, il lui permet surtout d’aller toujours plus loin dans sa conquête des grands espaces.

Pour les gays de ma génération, qui ont découvert en temps réel tous les films contestataires du western des années 70, où le cow-boy était souvent décrit comme violent et raciste (John Wayne), cet aspect criminel était une barrière : le cow-boy n’était pas gentil. Steve McQueen dans Au nom de la loi, était un cow-boy songeur, mais depuis le début du cinéma, le cow-boy était violent, conspirateur, avide. Et le traitement des Indiens était presque toujours le même : ils faisaient peur eux aussi, ils ont pratiquement inventé la guérilla, donc ils devaient mourir. Souvent, ils ne ressemblaient même pas à des Indiens, leurs danses n’étaient souvent pas authentiques et leurs chants non plus. Bref, leur culture était déformée et je me demande si d’autres homosexuels, comme moi, se sont demandés pourquoi ils s’identifiaient toujours aux Indiens. Est-ce que, en tant que gays, nous avions raison de sentir une analogie entre ces peuples persécutés et nous? Paradoxalement, il semblait y avoir plus de liberté dans ces tribus que dans le fort militaire américain qui représentait la civilisation.

Narcissus Magazine Cowboys 2
Photography by Bruce of Los Angeles / Drawing by Matt / Photography by Bruce of Los Angeles

Le premier texte publié dans Gay American History sur les Indiens date de 1528 de la part de l’explorateur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, emprisonné par une tribu de Floride pendant 5 ans. Il fut horrifié par les coutumes homosexuelles des Indiens qui ressemblaient assez bien à ce qui se passait alors dans de nombreuses tribus à travers le monde: “Pendant le temps où j’étais au milieu de ces gens, j’ai vu une chose diabolique et c’était un homme marié à un autre, et ces hommes efféminés, impuissants (amarionados), étaient habillés en femmes et assuraient des tâches féminines et tiraient à l’arc et portaient de lourds fardeaux… et ils sont plus costauds que les autres hommes, et plus grands”. L’homosexualité existait bien partout, sous des formes différentes. Mais l’homosexualité n’est pas apparue avec les immigrants, elle a été au contraire combattue et pourchassée par eux.

Le cow-boy est un off-shot de l’immigrant. C’est celui qui est à l’avant poste, celui qui découvre, c’est peut-être pourquoi il devient le rôle modèle le plus populaire du Far-West. Il est plus connu que le bucheron, le cheminot, le shérif, les esclaves du chemin de fer, les cochers et les blanchisseurs. Le cow-boy est un paysan à cheval. Sa mobilité lui permet de découvrir, sexuellement aussi, ses proies. J’ai raconté plein de fois ce que nous apprend Gay American History, que le mythe du cow-boy solitaire tel qu’il a été développé par le cinéma ou la BD, était impossible car suicidaire. Le cow-boy seul se faisait dépouiller, ou violer, ou tuer, ou les trois. Les cow-boys ne voyageaient donc jamais seuls car une bande de cow-boys pouvait passer par là et il ne faut pas oublier que ces hommes n’avaient pas tiré leur coup depuis longtemps, à moins d’aller dans un bordel et il n’y en avait pas tant que ça.

Narcissus Magazine Cowboys
Photography by Bruce of Los Angeles / Photography by Walter Kundzicz / Photography by Bruce of Los Angeles

La sexualité du cow-boy est excitante car il vit dans l’immensité du ranch, il n’est pas riche, il boit beaucoup. Survivre est son premier job. Et voilà les ingrédients d’un sex symbole universel. Un homme rugueux, scruffy, qui ne se lave pas tous les jours, qui est habillé avec tout un assemblage d’items érotiquement chargés (chaps, bottes, jeans, long-johns, chapeau, gants, lasso, cordes, etc…) et qui a la trique tout le temps. C’est l’alpha male +++ et ses copains sont sûrement aussi dangereux que les hors-la-loi. C’est pourquoi les homosexuels en ont fait un héros, c’est un homme en marge de la société et dans le cinéma, le western est un des rares genres avec le film de guerre ou de, yes, gladiateurs où on est plongé dans un environnement presque uniquement masculin. On pouvait donc regarder ces films en se focalisant sur autre chose que les grands paysages.

Et tout de suite, le cow-boy est au centre de l’imaginaire homo. Des les années 40 et 50, la photographie masculine de Bob Mizer en fait un personnage incontournable, un cliché. Il est aussi un fétiche des dessins érotiques, des premiers films pornos, des BD. Ensuite s’ouvrent les bars gays où on danse le square dance (toujours très populaire aux USA), les rodéos gays, le porno moderne bien sûr, et aussi la mode, un élément capital quand on voit que toutes les chemises à carreaux des hipsters sont des chemises de bucherons et de cow-boys, et que Madonna a remis au goût du jour le chapeau de cow-boy (avec l’album Music) qui se porte encore toujours au Texas et ailleurs, surtout dans le milieu urbain, et que les festivals de musique country se développent dans tous les pays, en France comme en Europe de l’Est.

Narcissus Magazine Cowboys Eric Lanuit
Photos © Eric Lanuit

Je pense que le désir du cow-boy gay n’a pas d’équivalent car à travers le monde, ce type de personnage n’est après tout pas si courant. Il existe dans les grands pays à bétail comme l’Argentine, le Brésil,  l’Australie, la Nouvelle Zélande. En Europe, on ne le voit vraiment qu’en Espagne et en Camargue. Donc l’Amérique a su populariser un métier qui est devenu une fixette homosexuelle et là encore, pas de surprise dans le fait que Brokeback Mountain ait été le dernier grand film gay des 10 dernières années. Je veux dire, un kid de maintenant sera beaucoup plus influencé par Beth Ditho mais globalement, le cow-boy reste une valeur immuable, comme on le voit dans les personnages de scène de Magic Mike. Sur Tumblr, il suffit de mettre une photo d’un jeune avec un Stetson cheap pour faire un smash. La beauté est toujours la même surtout quand la mode gay revendique enfin un certain laisser aller. Un homme cramé par  le soleil, naturel, des poils roux, une vraie ceinture de cuir (pas ce truc fin que vous mettez avec les costards), un corps ramassé par des années à se taper le cul sur la selle de cheval, se casser la gueule, puis remonter en selle, puis se casser la gueule à nouveau…

Le cow-boy est finalement à l’opposé de ce qui est moderne. Il a beau disposer aujourd’hui du GPS, des hélicos  pour retrouver le troupeau et de 4×4, il y a une chose qui le différencie des millions d’hommes à travers le monde: il n’est pas assis devant son ordi. Il est une des dernières personnes un peu libres dans ce monde. Je le disais… Il n’est pas très riche, ce qui explique sûrement pourquoi il est admiré.

By Didier Lestrade